Tchernobyl au Bélarus, 35 ans après

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À proximité du poste-frontière vert et jaune menant à la zone d’exclusion, le panneau annonce une mesure de 0,52 microsieverts (μSv) par heure. Cela correspond à de faibles doses de radioactivité, mais celles-ci, accumulées chaque jour sur le long terme peuvent devenir néfastes pour la santé d’un individu. Devant la bâtisse, sur une stèle commémorative, on se souvient en lettres blanches que 728 personnes furent évacuées du village de Babchine au printemps 1986.                                                     

Il n’y a pratiquement plus aucune forme d’activité humaine dans les environs des 96 villages qui occupent la zone d’exclusion du Bélarus. Celle-ci s’étend dans un périmètre de 30 kilomètres autour de la centrale de Tchernobyl. Suite à l’explosion du réacteur N°4 de la centrale nucléaire, le 26 avril 1986, ce sont plus de 20 000 personnes côté Bélarus ( 350 000 personnes avec les zones ukrainienne et russe ) qui ont dû laisser derrière elles leurs maisons et une terre devenue inhabitable.

Le site est fréquenté par des équipes de scientifiques qui étudient le développement de la flore ainsi qu’une faune constituée d’une cinquantaine d’espèces d’animaux sauvages dont des chevaux de Przewalski, des loups, des lynx, des ours bruns, des élans et même une centaine de bisons. Les équipes de sécurité s’assurent quant à elles, de veiller à contenir les possibles feux de forêt qui menacent de ravager la réserve. Leurs fumées seraient susceptibles de transporter des nucléides, tel que le césium-137, vers des zones habitées. Elles veillent aussi à empêcher les intrusions de braconnier et d’un public d’indésirable s’il ne dispose pas d’un laissez-passer pour accéder à cette zone réglementée.

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Le 26 avril 2021 marquera la 35ème commémoration du plus grand accident atomique de l’histoire. Avec près d’un quart de son territoire atteint par les retombées radioactives de Tchernobyl, le pays reste le plus contaminé d’Europe.

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C’est en décembre 2018 que cette partie du territoire du Bélarus, située dans la réserve radioécologique d’État de Polésie, est devenue accessible aux touristes accompagnés d’un guide certifié par le gouvernement du Bélarus. Pour le moment, ce ne sont que quelques dizaines de groupes par an qui s’y rendent. Quant à la zone d’exclusion du côté ukrainien, depuis son ouverture en 2011, elle n’a cessé d’observer une fréquentation croissante  pour atteindre un record de 70 000 visiteurs en 2019. Peter Philon, le directeur de l’agence Pripyat Tour accuse un manque de visiteurs en 2020 avec la crise de covid-19, seulement quinze personnes ont découvert la zone d’exclusion cette année. D’après lui, le tourisme dans cette région permet de se rendre compte de l’histoire et de la réalité liée à Tchernobyl, mais aide aussi à soutenir les activités  de préservation du parc.

Y-a-t’-il un risque pour la santé à visiter la zone d’exclusion ?

La radioactivité n’est pas visible et elle n’a pas d’odeur, mais elle est partout et avec des taux inégaux.                                          Dans l’ancien village d’Orevichi, le dosimètre mesure un taux de radioactivité de 2,21 μSv/ heure (soit 19,3 millisierverts (mSv) par an). En France, l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire) fixe le taux de 10 mSv (trois fois la dose annuelle reçue par la population française) comme étant celui à partir duquel des mesures de protection des civils deviennent nécessaires. D’après le guide, se rendre dans la zone d’exclusion pour une journée équivaut à recevoir un taux de radiation similaire à celui d’un voyage en avion. Ces terres hautement radioactives, regorgeant de cesium-137, de strontium-90 ou de plutonium rendent impossible l’établissement de la vie humaine sur le long terme. Quant à la centrale de Tchernobyl, distante de douze kilomètres depuis le village de Krasnosele, elle reste observable par temps clair depuis le haut d’une tour de garde.

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Institut de radioprotection à Minsk, capitale du Bélarus

L’institut de radioprotection BELRAD reste la seule organisation non-gouvernementale du pays à œuvrer pour la prévention et la protection d’une dizaine de milliers de personnes, pour une population d’environ 1,1 million d’habitants établie dans les territoires contaminés, principalement autour de Gomel, Moguilev et Brest.

Cet institut, fondé en 1990 par le physicien Vassili Nesterenko, est le dernier rempart avant l’oubli. Soutenu financièrement par quelques associations étrangères, notamment « Enfants de Tchernobyl Bélarus » en France, il vient en aide à une dizaine de milliers d’enfants en contrôlant leurs taux de radioactivité dans l’organisme. La radioactivité est invisible à l’œil, mais reste toujours bien présente dans les sols du Bélarus. Le césium-137 est l'un des éléments le plus préoccupant, puisqu’ il se retrouve dans des produits alimentaires issus de la cueillette et du fermage, par exemple dans les baies, les champignons ou encore dans le lait. En 2021, une partie de la population, habitant dans ces zones rurales, continue de s’alimenter avec des produits fermiers et forestiers pouvant en conséquence fortement nuire à sa santé.

Aujourd’hui, l’institut compte 26 membres et est dirigé par Alexeï Nesterenko qui poursuit le travail entrepris par son père. L’institut, basé à Minsk, a établi et contrôle onze laboratoires dans les territoires contaminés qui assurent les mesures des taux de nucléides emmagasinés dans les denrées alimentaires. Un autre laboratoire d’anthropogammamétrie permet de mesurer le taux de radioactivité des enfants. De ce fait, BELRAD préconise des programmes de protection pour améliorer la santé et le bien-être d'enfants contaminés.

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La pandémie de covid-19 a empêché l’institut BELRAD de célébrer son trentième anniversaire et de mener à bien ses projets d’échanges internationaux. Depuis sa création, grâce à l’aide d’associations, il favorise la conduite de séjours à l’étranger dit de « récupération » pour les enfants malades vers l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et la France. Mais, du fait d’un manque de visibilité et de l’oubli gouvernemental envers les malades, lequel investit toutefois favorablement dans des infrastructures culturels et sportives des régions touchées par la catastrophe, ces programmes sont aussi plus compliqués à mettre en place. Le manque de moyens pour financer le coût d’un bus, mais aussi la difficulté croissante de trouver des familles d’accueil dans les différents pays concernés font partie des problématiques rencontrées note Natalia Manko, référente de l’association « L’Avenir aux Enfants » ayant parrainée le séjour de plus de 10 000 enfants vers la Belgique depuis 1994.

C’est donc indépendamment que l’institut BELRAD et une poignée de scientifiques ainsi que des bénévoles continuent une lutte contre un ennemi invisible, mais encore bien présent. Pour Alexeï Nesterenko, l’évolution vers une éventuelle amélioration de la situation dépendra énormément des aides attribuées par les associations.

Pour soutenir l'institut Belrad, visitez le site :

http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php

Par exemple, l’usage de pectine, un complément alimentaire à base de pomme, permet d’absorber une partie du césium-137 assimilé dans le corps de l’enfant. Il a été observé que la pectine peut faire diminuer jusqu’à 65%  le taux de nucléides dans l’organisme.

La préoccupation est celle d’une contamination interne observée depuis une trentaine d’années. En se nourrissant quotidiennement de produits dit « sales », les enfants sont sujet à développer des maladies cardio-vasculaires, des leucémies et autres formes de cancer.                               Encore actuellement, le taux de becquerels (bq) par kilos mesuré dans l’organisme de milliers d’enfants dépasse les doses admissibles. Selon Alexeï Nesterenko, il faudrait moins de 20bq/kg pour ne pas être inquiet, mais en 2020, sur 10 000 enfants pris en charge dans 60 écoles, 70% affichaient un taux supérieur. Il est observé que dès 50bq/kg, des lésions peuvent apparaître au niveau des organes. Cependant, la possibilité d’une contamination interne et de ses effets néfastes sur la santé sont ignorés par l’État du Bélarus qui a stoppé tout support financier depuis 2001, ainsi que par l’OMS qui minimise le danger pour les populations concernées. En 2005, l’OMS et l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) rendaient des réponses définitives en reconnaissant 56 décès dus à l’explosion de la centrale et estimaient à 4000 le nombre de cancers de la thyroïde imputables aux effets de Tchernobyl.

Le césium-137 va progressivement disparaître des sols. Il a déjà perdu la moitié de sa radioactivité et il perdra la moitié des 50% restant dans les trente prochaines années pour ne laisser véritablement aucune trace qu’au bout de deux cents ans. Mais cette nouvelle n’a pas de quoi mettre en joie et faire baisser les bras des activistes humanitaires. De plus, de nombreux autres composants restent présents comme la moitié du plutonium qui mettra une vingtaine de milliers d’années à quitter les sols.

Par ses études portant sur l’influence d’une contamination sur l’organisme humain via les faibles doses radioactives, la professeure Roza Gontcharova, membre de l’institut de génétique et de l’académie des sciences du Bélarus, soulève un problème plus grand relevant d’une contamination interne au cesium-137. D’après ses recherches, le métabolisme humain pourrait subir une altération du système génétique, lequel transmis au travers des futures générations favoriserait un risque de maladies cardiaques et leucémie. Ayant étudié les effets de la radioactivité sur le patrimoine génétique de 22 générations de rongeurs entre 1986 à 2006, elle relève des aberrances au niveau chromosomique ainsi qu’une augmentation des pertes d’embryons jusqu’à la dernière génération pourtant moins confrontée à la radioactivité. Jusqu’à présent aucun organisme de santé ne reconnaît le risque d’une possibilité de mutation du patrimoine génétique humain et de sa transmission intergénérationnelle.

Non écoutés par les institutions internationales ainsi que par l’État du Bélarus dans leurs actions, Alexeï Nesterenko et Roza Gontcharova s’entourent d’autres alliés. Elle insiste sur l’exceptionnelle humanité et grandeur d’âme de l’écologiste française Solange Fernex qui a investi ses forces pour sauver l’institut BELRAD. Décédée en 2006, Solange Fernex a créé l’association française  « Enfants de Tchernobyl Bélarus » qui aide financièrement les projets de l’institut BELRAD. L’association « Enfants de Tchernobyl Bélarus », aujourd’hui présidée par Yves Lenoir, continue à épauler ces professionnels soucieux d’alerter sur la situation sanitaire toujours préoccupante liée à Tchernobyl au Bélarus. Jusqu’en 2001, l’institut BELRAD pouvait financer 370 laboratoires pour venir en aide à une centaine de milliers d’enfants. Depuis que l’État du Bélarus a décidé de tirer un trait sur la catastrophe et de ne plus accorder d’aides financières, ce sont donc onze laboratoires qui peuvent être maintenus grâce aux dons. De l’autre côté, et face à la sidération d’une partie de la population ainsi que de ses voisins lituaniens, le gouvernement d’Alexandre Loukachenko a annoncé la mise en fonction de la centrale nucléaire d’Astravets, au nord-ouest du pays, depuis novembre 2020.

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Brahin, une cité culturelle

À Brahin, on se souvient de la météorite de plus d’une tonne qui tomba à quelques kilomètres en 1810, et on se rappelle surtout de Tchernobyl. La petite bourgade honore Vassili Ignatenko, un héroïque pompier parmi les premiers envoyés sur le site de la catastrophe. Décédé quelques jours après l’intervention des suites de son exposition aux fortes radiations, son buste sculpté occupe la place centrale de la ville.              

Aujourd’hui, Brahin est l’une des villes habitées les plus exposées à de faibles doses radioactives avec un taux de 3,8 mSv par an. La réglementation du Bélarus fixe à 5 mSv par an la dose efficace maximale admissible. Ces dernières années, la ville a profité de nombreuses aides d’État  pour remettre en condition ses infrastructures culturelles et sportives. Cent cinquante employés sont responsables du rayonnement culturel local. L’ensemble vocal Belie Rosy participe à la renommée de Brahin en remportant des prix à de nombreux concours nationaux et lui insuffle la vitalité en incarnant le renouveau.

Mazyr, ville  aux succès olympiques

La rivière Pripiat borde la ville de Mazyr, à une centaine de kilomètres au nord de Tchernobyl. En aval, la rivière longe la centrale nucléaire en Ukraine avant de rejoindre le Dniepr.

Fortement atteinte à l’époque par les retombées du nuage radioactif, Mazyr ne relève aujourd’hui que de faibles doses radioactives avec un taux de l’ordre de 0,87 mSv par an. La ville s’est forgée une réputation pour ses performances internationales en kayak de course en ligne. Vitali Skriganov, le directeur et entraîneur de la base nautique locale a entrainé les champions olympiques Raman Piatroucheka et Artur Litvinchouk, médaillés d’or à Londres en 2012. C’est à présent les jeunes générations qui s’entraînent sur la Pripiat et rêvent de futurs podiums.

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Site Enfants de Tchernobyl Alsace : https://www.lesenfantsdetchernobyl.fr>                                           

Site de l’Institut de Radioprotection et sûreté nucléairehttp://www.irsn.fr                                                                                         

Site du ministère du Belarus sur le taux de radioactivité en directhttps://rad.org.by/                                                                                      Site internet du centre BELRADhttp://belrad-institute.org/Ru/doku.php                                                    

Site internet de l’association  « Enfants de Tchernobyl  Belarus » : http://www.enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php                            Site internet de l’association « Les Enfants de Tchernobyl en Belgique » : http://www.enfants-de-tchernobyl.be/                                       Site internet de l’association « Amitié Val de Loire Biélorussie » : http://www.tigy.fr/amities-val-de-loire-bielorussie